La Nuit des Temps

Assignée en résidence


« Cette exposition entre dans un cycle sur le thème de l’indulgence. Le titre est trompeur : je ne suis  nullement en résidence, ni même enfermée. Toutefois l’univers que je pose au centre d’art Aponia a trait au carcéral, à ce qui retient, empêche. Les formes des pièces qui émergent de ce sentiment là expriment des résistances symboliques, poétiques. Car à elle seule, la poésie peut changer notre vision du monde.

La lumière blanche m’éblouit. Des lignes de barbelés acérés tendues au-dessus de ma tête me clouent au sol. Des feuilles d’arbre rousses jonchent le sol. Au loin, j’entends le chant joyeux sud-africain que j’ai enregistré dans une rue de Cape Town en avril dernier. D’abord, N°14, la chaise bistro, étirée comme un mirador, pose l’alcoolique en maître des lieux, en maton inaccessible. La loi n’a ici ni queue ni tête.

Puis s’élance l’échafaudage dont l’ossature est en tibias d’autruches. L’autruche, Maât chez les égyptiens, était la déesse de l’équilibre du monde et de la justice. Echafaudage, échafaud : il y a la mort dans ce mot. Ne construisons-nous pas sans cesse sur ce qui meurt ? Les échelles de chaque côté de la structure m’incitent à prendre de la hauteur,  à reconsidérer ma cellule d’en haut et à, peut-être, m’en échapper. Les pattes de l’oiseau échassier sont des armes redoutables : non seulement elles le portent à plus de 80 km/h, mais surtout il peut tuer son ennemi en le rouant de coup. Mon échafaudage est un ressort, au sens propre comme au figuré.

Au mur, les foudres au manche d’os -d’autruche également, se terminent par des flèches taillées dans le graphite (du grec graphein, écrire) à la manière préhistorique. Ce sont des armes de pointes : elles défendent par l’écriture ceux qui ne peuvent défier de front. Plus loin, le bélier monumental en papier gris-bleu décolle légèrement du plancher des vaches. Il formalise un outil imaginaire, abscond, qui serait capable d’enfoncer les portes de l’esprit comme un ouvre-boîte. Il prend lui-aussi sa source en Afrique du Sud, à la prison de Convention Hill à Johannesburg. Nelson Mandela y fut emprisonné quelques temps avant de rejoindre Robben Island. Dans les cellules collectives, ou le quartier d’isolement, les prisonniers fabriquaient de petits poupons de papier mâché gris bleu. Ces statuettes fragiles et attendrissantes, tant par la maladresse de leur facture que par la nécessité même de leur fabrication, m’ont beaucoup touchée. Figures d’enfants arrachés aux âmes perdues dans la gueule du monstre nommé Apartheid.

Dans la cour d’enceinte, des os de bassins forment la carte de la baie de Cape Town. C’est mon plan d’évasion. J’ai dessiné l’île de Robben Island sur mon dos, l’omoplate. Le dessin est assez précis car c’est mon point de départ. Sur chaque partie du bassin j’ai tracé ce que je connais des quatre points de chute possibles : Dassein Island, Seal Island, Cape town nord, Cape town sud.  Pour l’heure je suis coincée à l’intérieur, claustrée. Ca chante dehors, ça vit, mais je suis confinée ici. Les vestiges de colonnes en savon témoignent de la désuétude et de l’inefficacité du système carcéral. Cependant les prisons comme Fleury Mérogis et Clairvaux prétendent toujours laver les âmes à blanc. Seule ouverture ici : rêver.

C’est parfois dans l’aliénation que naissent les plus beaux chants, la poésie nouvelle. Les pièces que je présente jouent de contrastes entre le visible, le symbolique et l’imaginaire. Je veux rappeler que c’est du fond de sa prison que Nelson Mandela pensa un monde libre pour le peuple noir d’Afrique du Sud et fomentât la révolution. Le titre de l’exposition résume, dans sa bascule de préposition, la résidence obligatoire du condamné et l’invitation en résidence de l’artiste. C’est un changement de point de vue, un léger pas de côté. »
Julie Dalmon 4 Novembre 2016.

  • Article dans le magasine Art Press n°436, Laurent Quénéhen, rubrique « Introducing » : art press-julie dalmon
  • Chant de rue, Captation faite à Cape Town, Afrique du Sud, avril 2016.

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